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IMAF 2019

UNE ÉNERGIE VIVIFIANTE EN VOÏVODINE

Nenad Bogdanovic - ©Sylvie Ferré

Ma première rencontre avec Nenad Bogdanovic date de 1996, c’était en Slovaquie à Nové Zamsky. À l’époque il disposait de son corps comme d’une galerie mouvante, intitulée “Man Gallery”. Son corps était un espace pouvant se prêter à toute action artistique. Mes archives me remémorent qu’à cette date, le public était invité à imprimer sur son torse dénudé, des tampons qui, au final, lui faisaient comme un étrange tatouage.
Ou bien encore, assis sur une chaise, il demandait à chacun de venir poser avec lui pour une photo polaroïd dont il tenait l’appareil en main. Certains des artistes présents se livreront à quelques contorsions assez comiques.
Quinze ans durant, il a utilisé ce stratagème, de diverses façons.

Page “Performance” : Sylvie Ferré
Relecture Jean Mereu


Nenad Bogdanovic et Seiji Shimoda

Maintenant en Serbie, Nenad Bogdanovic dirige le festival IMAF depuis 21 ans avec prestige, maestria, toujours à l’écoute de chacun avec une belle générosité, malgré le peu de moyens qui lui sont attribués. Pour cette édition 2019, une dizaine d’artistes sont invités, d’origines aussi variées que le seront leurs interventions.

Le festival s’est déplacé en train pour une journée à Odzaci,  ville natale de l’organisateur, en pleine Voïvodine. C’est là dans ce vaste espace, que va se dérouler la première journée de performances. Ensuite, à Novi Sad, dans la galerie Suluv (association des artistes de Voïvodine), tenue par Danijel Babic, dans laquelle auront lieu deux soirs consécutifs de performances.

La plus surprenante de toutes ces actions est sans contexte celle de l’indienne Dimple B Shah. Là, la différence de culture permet à l’imaginaire d’entreprendre un autre voyage, bien plus lointain. Par ses rituels, Dimple cherche, en une alchimie savante, grâce à quelques éléments métaphoriques, à transformer ce qui est impur pour le rendre pur. La première action “Antidote - Mending Body and Soul” est un rituel de purification en tête à tête : au son d’un métronome et d’une douce musique, elle invite chacun, à tour de rôle, à s’asseoir en face d’elle, captant ainsi l’attention de la personne, la renvoyant au plus profond d’elle-même. Bien qu’elle dénie toute assimilation à une quelconque magie, l’audience est prise par la beauté de cette cérémonie, rendue encore plus mystérieuse grâce à la vidéo projetée en arrière plan, avec l’image d’une spirale, symbole cosmique et initiatique très ancien, représentant le développement personnel, et l’accomplissement de soi.

Dimple B. Shah
Lors de sa seconde action, “The Scent of Unresolved” Dimple fait référence aux sans-abris, sa famille aussi ayant immigré. Il s’agit du phénomène de perte d’identité, et de l’équilibre à trouver. Toutes ses petites maisons seront entourées de cendres sacrées odorantes, un acte pour pacifier, qui se terminera avec le mot inscrit dans la cendre : Irrésolu. L’odeur entêtante des cendres organiques, la projection vidéo pour seul éclairage, le son fort de sa respiration dans la pénombre agissent comme un envoûtement.

Dimple B. Shah

Avec méthodologie, Sana Gobbeh originaire d’Iran nous transporte dans une narration liée à son histoire personnelle, à celle de son pays, par le fait de l’attention particulière qu’elle porte à l’architecture et à l’espace urbain. Dans son récit, “This Wall Grows at it's Root”, l’imaginaire se mélange à la réalité. Elle joue avec le peu d’ustensiles utilisés : une barrière en plastique qui représente l’enceinte d’un mur autrefois immense, jardin devenu prison, ou encore une photo des portes de l’Université de Téhéran. Elle sait captiver notre attention… Pendant une demi-heure nous sommes pris par son récit… Sana est une Conteuse, capable d’ouvrir nos sens. Avec poésie elle décrit l’espace et libère l’imagination de chacun.

Sana Ghobbeh The Ferris wheel turns as the wind blows”

Dans un tout autre registre, avec “Body’s Law” l’Italien Vicenzo Fiore Marrese aborde un sujet dur, mais d’actualité : celui des détenus sortis de prison, et qui doivent se réadapter à la société. Sur une de ses compositions musicales, il retrace les difficultés rencontrées par ces hommes en quête de réhabilitation. Non sans une certaine violence, il crache sur les consignes du livre qui leur est remis à leur sortie par le Bureau Fédéral.

Vicenzo Fiore Marese
Sa seconde action “Strike” voit l’intervention d’un jeune garçon de huit ans jouant avec un drône sous le bruit de tirs, d’explosions, de toute évidence de guerre, là où l’impossible devient possible…

Une certaine forme de violence aussi chez la Catalane, Susanna Pruna, qui, bien que plus discrète, fait allusion aux manipulations que nous subissons, à l’injustice sociale, à la politique du pouvoir, à la voix des femmes. Elle va nous offrir deux très belles performances, créant un espace de communication avec le spectateur, un catalyseur capable de générer quelques prises de conscience. Pour “Red Line”, le fil rouge est un élément symbolique entre la violence et l’amour, une ligne subtile et invisible, comme une frontière qui peut multiplier la violence à son maximum, mais qui peut aussi servir à nouer des relations. Au long de son déroulement, sa performance devient installation. Au final une toile est réalisée, cousue de fil rouge avec l’aide des participants.

Susanna Pruna
Plus tard, “Guardian Women”, est un cri dans la voix d’une femme, “Les femmes maintiennent la vie et, avec amour, participent à la création de la civilisation”. Une grande jupe rouge, symbole du féminin qui niche dans chaque femme et dans chaque homme, finit par habiller les hommes et les femmes qui participent à l'action.

Susanna Pruna

Barbara Friedman vit du côté de Perpignan. Elle fait un travail sur les carcans sociaux, les inégalités en général. Ses performances comportent de multiples facettes, et chacune, sème quelques graines. “Refuge” aborde la catastrophe humanitaire concernant les migrants. C’est une réaction à la médiatisation des choses, aux images tragiques qui, à force d’être vues, en deviennent banales.

Barbara Friedman
Le lendemain, sur une chanson de Juliette Greco, “Un petit poisson, un petit oiseau s’aimait d’amour tendre”, elle se relève, une tomate écrasée sur le cœur, deux pattes de poulet et une queue de poisson pendues à la bouche. “Crashed Paradajz peut-être vu comme un révélateur des massacres alimentaires…

Barbara Friedman

Avec “Alive Sculpture”, le jeune Ukrainien Andriy Helytovych, tout en tension, sonde l’espace avec la force de son propre corps dans une gestuelle au ralenti, parfois en équilibre instable, marquant de ses doigts salis le mur blanc. La seconde fois, Il se concentre sur le moment présent, il confirme le naturel de ses actions en suspendant le temps, se déplaçant dans une belle sobriété de mouvements, pour, au final, aller simplement allumer une bougie…

Andriy Helytovych

Saša Denić-Špena de Serbie, va faire une apparition brève mais percutante pour “The Suffocation of Freedom”. Avec tous ses piercings, une chaîne autour du cou, il se tient immobile dans la galerie, des pastilles argentées collées sur le corps. Il est imposant dans cette immobilité. Un à un, les participants vont aller décoller chaque gommette pour lire un texte court sur ses choix de liberté. “Libre d’assumer ma sexualité”, “Libre de voir ce qu’il se passe”, etc… Il aura un certain succès.

Saša Denić-Špena

Dagmar I. Glausnitzer-Smith vient d’Allemagne. Ses performances traitent de l’aveuglement de la condition humaine. Avec “The Fleeting Image”, elle va déambuler à l’aveugle, le corps recouvert de petits miroirs, des lasers au pied et des pattes de poulets au bout des doigts. Il s’agit d’établir un dialogue entre les formes sociales d’appropriations et son système de croyances personnelles : comment réagir lorsque nos propres hypothèses sont mises à l’épreuve par des procédures médicales préventives appliquées à un état d’esprit affaibli ? “Flat surfaces”, mêlent à l’organique certaines planches de médecine et dessins projetés en alternance sur de larges panneaux de feuilles séchées. La terre est encore une ressource, il ne faut pas l’oublier.

Dagmar I. Glausnitzer-Smith

Eva Dabara est originaire d’Israël. Artiste pluridisciplinaire, à Odzaci, elle montre une performance très orchestrée et stylisée. Alternativement face au mur ou au public, avec un minimalisme de mouvements, Eva propose une construction grâce à une gestuelle figée, chaque mouvement constitue un nouveau paragraphe, de ce qui, à la fin, deviendra une histoire. Son corps parle, elle pose, son visage n’offre aucune expression, et lorsqu‘elle ouvre la bouche pour crier, aucun son n’en sort. L’artiste utilise peu d’accessoires, essentiellement des gants rouges, des lunettes bordées d’épines, et, au final, un ballon qu’elle va faire pleurer entre ses jambes, assise par terre. De ce fait “Via De La Rosa” va devenir “Dolorosa”. Ces déroulés d’instantanés livrent une situation épineuse de la vie d’une femme.

Eva Dabara

Nia Pushkarova, est venu spécialement de Sofia, où elle dirige aussi son propre festival de performances. Elle utilise une technologie interactive avec son portable, qui traduit simultanément ses phrases du bulgare au serbe. Chaque fois elle pose les mots représentés par un sucre sur une balance. Le résultat final donne 150 grammes de poids de sucre/mots, puis elle pèse son portable qui lui, fait 250 grammes ! “Practical semiotics-BG/Serbian”. L’interaction électronique fonctionne…

Nia Pushkarova

Enfin, Nenad Bogdanovic, avec “Spirit changes the Space” crée un immense cadre de papier dans lequel il pose en alternance, des sentences philosophiques d’hommes célèbres et des feuilles vierges, de sages pensées de Beethoven, Einstein, Hawking, Lennon, Da Vinci, Gibson, Russell, Burke, Pen, Goethe… Ces théories sont en général liées à leurs réflexions sur l’espace, l’espace universel, insondable, celui de la pensée. Mais d’un souffle commun, à la demande de l’artiste, les feuilles s’envoleront dans un tourbillon flottant.

L’esprit du festival IMAF aura, quant à lui, sans nul doute, changé l’âme du lieu. Par ses visages multiples et son énergie vivifiante, l’IMAF 2019 aura su convoquer quelques unes des grandes figures de l’Art Performance Contemporain.